LE CONVOI DU 24 JANVIER 1943 DIT DES " 31000 "
22 janv. 2019
Le 23 janvier 1943, 222 prisonnières entassées dans des camions, quittent le Fort de Romainville direction le camp d'internement de Compiègne. En arrivant au camp elles sont enfermées dans un bâtiment où elles retrouvent huit autres femmes, six extraites de la prison de Fresnes et deux du dépôt de la préfecture de Police de Paris.

L’unique entrée du Fort de Romainville (Haftlager 122), surplombée par un mirador.
© Musée de la résistance nationale (MRN), Champigny-sur-Marne (94).
Le lendemain matin ces 230 femmes rejoignent en camion la gare de Compiègne. Elles montent dans quatre wagons de marchandises accrochés à un convoi de 1466 hommes formé la veille au soir.
Dans son livre " Le convoi du 24 janvier " Charlotte Delbo décrit les conditions du départ du convoi : « Le matin du 24 janvier 1943, il faisait un froid humide d’Île-de-France, avec un ciel bas et des traînées de brume qui s’effilochaient aux arbres. C’était dimanche et il était tôt. En entrant dans la ville, nous avons vu quelques passants. Les uns promenaient leur chien, les autres se hâtaient. Peut-être allaient-ils à la première messe. Ils regardaient à peine les camions dans lesquels nous étions debout.Nous chantions et nous criions pour les faire au moins tressaillir. « Nous sommes des Françaises. Des prisonnières politiques. Nous sommes déportées en Allemagne. » Ils s’arrêtaient un instant au bord du trottoir, levaient les yeux, vite les baissaient, continuaient leur chemin. Nous continuions le nôtre et les perdions de vue. Les camions se sont arrêtés près d’une voie de garage éloignée des quais. Des wagons de marchandises formaient un long train. Les wagons de tête étaient déjà fermés. Ils contenaient douze cents hommes qui avaient quitté le camp de Royallieu la veille au soir, avaient embarqué et avaient ainsi passé la nuit en gare de Compiègne. Ils avaient dû avoir froid. Les quatre derniers wagons étaient béants. Au fur et à mesure que nous sautions à terre, des soldats allemands nous y faisaient monter. Soixante à soixante-dix dans chacun des trois premiers, vingt-sept dans le dernier, où j’étais. Nous étions deux cent trente. Nous avions été comptées la veille pour la distribution du viatique : un pain entier, un morceau de saucisson de dix centimètres à chacune. La quantité de vivres ne permettait pas de prévoir la durée du voyage. Dans le wagon il y avait une demi-botte de paille. Éparpillée, elle n’a pas formé une litière, plutôt une salissure qui donnait envie de balayer. Un baril à goudron, au milieu. Les soldats ont poussé les portes à glissières et les ont verrouillées. Dans l’obscurité, nous nous sommes installées. Nous avions nos valises, nos sacs à main. La plupart – deux cent vingt-deux – venaient du fort de Romainville d’où elles avaient été transportées à Compiègne en deux groupes, l’un le 22 janvier l’autre le 23 ; six venaient de la prison de Fresnes, deux venaient du dépôt.....».
Ces femmes étaient originaires des départements de la zone occupée. Cent six d'entre elles, venaient de la région parisienne. Elles étaient de milieux sociaux et professionnels divers. Dans les wagons se côtoyaient des ouvrières, commerçantes, employées, institutrices mais aussi professeur, médecin, chirurgien dentiste et reporter-photo. La majorité des ces femmes avaient une activité de résistante. Plus de la moitié étaient des communistes.
Dans ce convoi se trouvait notamment :
* Marie-Claude Vaillant- Couturier, agent de liaison entre la direction du PCF et les branches de la Résistance.
* Simone Sampaix fille de Lucien Sampaix, secrétaire général de L’Humanité (fusillé le 15 décembre 1941).
* Danielle Casanova, chirurgien- dentiste, fondatrice de l’Union des jeunes filles de France, rédactrice de La voix des femmes.
* Hélène Solomon, fille du professeur Langevin et veuve de Jacques Solomon (fusillé le 23 mai 1942), elle militait avec Danielle Casanova au sein du Front national universitaire.
* Maÿ Politzer épouse du philosophe Georges Politzer, rédacteur dans L’Université libre et La Pensée libre, (fusillé au Mont-Valérien le 23 mai 1942).
Il faut noter, enfin, la présence dans ce transport de Charlotte Delbo, secrétaire de Louis Jouvet jusqu’en 1941, qui entre en résistance avec son mari Georges Dudach, (fusille´ le 23 mai 1942). Ce sont les recherches effectuées à son retour par Charlotte Delbo qui a permis de faire l’histoire de ce transport.
Arrivés à Halle en Allemagne, les wagons hommes et femmes prennent des destinations différentes, les hommes sont envoyés au camp de Sachsenhausen et les femmes sont dirigées vers le camp d'Auschwitz-Birkenau.
Les femmes arrivent le 26 janvier au soir au camp d'Auschwitz II, mais ne descendent du train que le 27 janvier au matin. En passant l'entrée du camp, elles chantent la Marseillaise et deviennent les "31000" entre les numéros 31625 et 31854, c’est le seul convoi de résistantes à avoir été dirigé vers Auschwitz, et non Ravensbrück.
Les premiers mois passés à Birkenau sont les plus meurtriers, en particulier à cause de l’épidémie de typhus qui sévit dans le camp. De plus les différentes formes de "sélection" des plus faibles les conduisent dans les chambres à gaz. En avril 1943 elles ne sont plus que 70.
Charlotte Delbo témoigne : « Mêlées dans leurs blocks à des juives d’autres pays, dont elles ne comprenaient pas la langue, qu’elles ne connaissaient pas, elles ne rencontraient ni amitié ni entraide. Si notre convoi a eu un si grand nombre de survivantes – oui, pour Birkenau, en 1943, cinquante-sept sur deux cent trente après six mois, c’est exceptionnel, unique dans l’histoire du camp – c’est que nous nous connaissions déjà, que nous formions, à l’intérieur d’un grand groupe compact, de petits groupes étroitement liés (nous avions passé des semaines, parfois des mois ensemble à Romainville), que nous nous aidions de toutes les manières, souvent bien humbles : se donner le bras pour marcher, se frotter mutuellement le dos pendant l’appel, et aussi que nous parlions. La parole était défense, réconfort, espoir. En parlant de ce que nous étions avant, de notre vie, nous continuions cet avant, nous gardions notre réalité. Chacune des revenantes sait que, sans les autres, elle ne serait pas revenue. La quarantaine, c’était le salut. Plus d’appel, plus de travail, plus de marche, un quart de litre de lait par jour, la possibilité de se laver, d’écrire une fois par mois, de recevoir des colis et des lettres....».
Les démarches entreprises auprès de la Croix-Rouge par les familles des « 31000 » à la suite de la réception de plusieurs avis de décès, à partir d’avril 1943, la diffusion, en mai 1943, d’un tract du Front national révélant le départ des communistes détenues à Romainville pour Auschwitz et dénonçant les conditions épouvantables de détention dans ce camp laissent à penser que la mise en quarantaine ait été décidée à la suite de ces évènements. De plus le contenu du tract du Front national est repris par Fernand Grenier dans une émission de Radio-Londres, le 17 août. Ce répit, freine la mortalité du groupe des survivantes où uniquement 5 décès sont à déplorer entre août et novembre 1943.
En 1944, le 7 janvier, les 3 et 16 août, les survivantes sont transférées à Ravensbrück dans des transports différents. La majorité des 33 « 31000 », arrivées dans ce camp le 4 août, sont placées au Block des détenus « Nacht und Nebel », ce qui signifie notamment qu’elles ne doivent pas être transférées dans des Kommandos de travail extérieurs.
En mars 1945, elles sont évacuées vers d’autres camps et libérées en avril. Seules 49 d’entre elles ont survécu à leur déportation ce qui correspond à un taux de mortalité de 79%, un chiffre particulièrement élevé pour des déportées de répression.
Les tourangelles du convoi du 24 janvier 1943
Voir la liste du convoi du 24 janvier 1943
Dans cette liste nous retrouvons les femmes nées en Touraine :
Yvonne Boudgourd - Rachel Deniau - Hélène Fournier - Marie Gaab - Lucette Herbassier - Marcelle Laurillou - Yvette Marival - Germaine Maurice - Raymonde Sergent - Yvonne Souchaud.
Deux femmes de St-Pierre-des-Corps étaient dans le convoi du 23 janvier 1943.
Fabienne Landy - Matricule 31784

Fabienne Landy est née le 27 avril 1921 à Villefranche-sur-Cher (Loir-et-Cher) ; elle y passe les dix premières années de sa jeunesse, puis vient à Tours.
Elle devient sténodactylo.
Sympathisante du parti communiste dès avant la guerre, en 1942 elle était au Front national ; elle tapait des tracts.
L’arrestation
Le 23 juillet 1942, elle est arrêtée chez ses parents, à Saint-Pierre-des-Corps : un camarade de son groupe n’avait pas résisté à la torture.
Le 7 novembre 1942, elle est transférée de la prison de Tours au Fort de Romainville.
Fabienne Landy entre au revier de Birkenau parce qu’elle a la diarrhée, sans être pourtant très gravement atteinte. Ses compagnes Hélène Solomon, infirmière au revier et le docteur Hautval, essaient de lui venir en aide.
Mais Fabienne est envoyée au revier du camp des hommes où le médecin SS lui fait une piqûre intra-cardiaque de formol. Elle meurt le 25 février 1943.
La famille de Fabienne Landy a appris sa mort par Hélène Fournier, au retour.
Line Porcher - Matricule 31789
Émilie, Angéline, Porcher est née le 4 janvier 1881 à Boisville-la-Saint-Père (Eure-et-Loir). Elle était veuve depuis très longtemps d’Antoine, Julien, Amilcar, Fourmy. Elle avait été élevée à Chartres, mais elle s’était établie à Tours (Indre-et-Loire) très jeune. Au moment de son arrestation, elle est domiciliée à Saint-Pierre-des-Corps (37).
La Résistance
Line Fourmy appartient à un groupe de résistance communiste. Elle est dénoncée en même temps que Fabienne Landy.
Le 23 juillet 1942, la Gestapo l’arrête à son domicile où se trouve la machine à écrire qui sert à taper les tracts. Elle est emprisonnée à Tours.
Le 7 novembre 1942, Line Fourmy arrive au fort de Romainville avec le groupe des Tourangelles.
Charlotte Delbo se souvient que Line Fourmy – 62 ans – a levé la main lorsque le médecin SS a demandé à celles, trop âgées ou trop fatiguées pour supporter l’appel, de se désigner. C’était le 3 ou le 8 février. Elle a été emmenée au block 25, « l’antichambre de la mort ».
Elle meurt le 20 février 1943, selon l’acte de décès du camp (la date du 15 février 1943 a été enregistrée) à la mairie de Saint-Pierre-des-Corps).
Charlotte Delbo note : « Maman Line n’avait pas de famille. »
Une rue de St-Pierre-des-Corps porte le nom de Line Porcher.
Parmi les tourangelles :
Hélène Fournier - Matricule 31793

Auschwitz-I, Block 26, le 3 février 1943.
Une famille de tradition socialiste et laïque
Hélène Pellault est née le 23 décembre 1904 à Cussay (Indre-et-Loire), où son père était maréchal-ferrant.
Son père est un socialiste, libre-penseur, il a une grande influence sur sa fille : probe, intransigeant, pur, il était de toutes les batailles laïques.
Il a stipulé par testament d’être enterré civilement et avoir son cercueil recouvert d’un drap rouge.
À une date restant à préciser, Hélène se marie avec Monsieur Fournier. Il tiennent ensemble un commerce d’épicerie. Ils sont estimés.
La Résistance
Pendant l’occupation, Hélène Fournier n’appartient à aucun parti, mais veut agir et cherche à s’agréger à un groupe de résistance.
Elle en parle à des amis, des socialistes, qui constituent le réseau Libé-Nord à Tours. Ceux-ci l'engage dans le réseau.
Ils profitent des possibilités qu’offre la boutique d'Hélène pour propager les mots d’ordre de la résistance et dresser l’opinion contre l’occupant. Ils recueillent des fonds et des vivres pour aider les familles de fusillés, les emprisonnés. Ils donnent asile à des prisonniers évadés.
L’arrestation
Le 29 octobre 1942, Hélène Fournier est arrêtée par deux agents de la Gestapo en civil. Son mari n’étant pas à la boutique, il n’est pas arrêté.
Elle a été dénoncée par la fille d’une cliente qui s’approvisionnait chez elle pour faire des colis à son fils prisonnier de guerre.
Pendant le trajet en voiture, de chez elle à la prison de Tours, elle a été battue.
Emprisonnée à Tours jusqu’au 7 novembre 1942, Hélène Fournier est arrivée à Romainville le même jour (matricule 1183), avec tout le groupe des Tourangelles.
Birkenau : les champs, les marais, les démolitions, les wagonnets, les briques, l’abattage des arbres, elle a tenu dans les kommandos du dehors jusqu’en juin 1943.
Elle a été atteinte du typhus.
Depuis mai 1943, elle était seule Française dans ces kommandos. Les autres femmes du convoi étaient soit à Raïsko (Kommando d'Auschwitz), soit malades, soit infirmières au revier. Elle était à bout de forces.
Enfin, en juin 1943, grâce à l’appui de Marie-Claude Vaillant-Couturier, elle peut rentrer au revier comme nettoyeuse. Au revier, il n’y avait pas l’appel.
Mais s’il n’y avait pas eu la quarantaine, le 3 août 1943, elle n’aurait pas tenu.
Ravensbrück et Mauthausen
Elle a suivi le sort de la majorité des survivante : transfert au KL Ravensbrück le 2 août 1944, de là au KL Mauthausen le 2 mars 1945.
Seule survivante parmi les Tourangelles
Elle rentre à Tours le 1er mai 1945.
Son mari, et sa fille qu’elle avait laissée à quinze ans, l’attendent. Elle reprend son commerce après s’être reposée quelque temps.
Seule survivante des vingt Tourangelles (dix-sept parties de Tours en même temps qu’elle, deux autres déjà à Romainville), elle a eu la tâche d’annoncer leur mort aux familles, de raconter leur fin, de raconter Birkenau : « C’est mon devoir. J’ai eu tellement de chance de revenir. »
Puis à la retraite, entourée de l’affection des siens, elle servit jusqu’au bout la mémoire de ses camarades.
Homologuée caporal dans la R.I.F., elle a reçu la Légion d’honneur en mars 1966.
Hélène Fournier est décédée le 29 mars 1994.
Sources : www.memoirevive.org - Charlotte Delbo Le convoi du 24 janvier 1943 Les éditions de Minuit.
Rendez-vous à 11 heures le samedi 26 janvier 2019 à St-Pierre-des-Corps pour rendre hommage à ces femmes victimes de la barbarie nazie
ADIRP 37 - www.adirp.37@orange.fr