Adélaïde Hautval 1906-1988

Dernièrement nous éditions un article sur les femmes déportées du convoi du 24 janvier 1943. Dans ce convoi il y avait Adélaïde Hautval médecin psychiatre qui s'occupera avec dévouement de ces femmes et qui sera contrainte par les allemands de porter le bandeau "Amie des Juifs".

Voici l'histoire de cette femme d'exception.

Adélaïde Hautval est née le 1er janvier 1906 à Hohwald (Bas-Rhin). Elle est la dernière d'une famille de sept enfants. Dès sa naissance, tous ses proches l'appelle  « Haïdi ». 

Son père Philippe Haas était pasteur de l’Église réformée, en Alsace annexée par l'Allemagne. Il fait partie de ces Alsaciens qui voulaient rester français, en 1871 . Il a choisi, en 1920 , d’ajouter à son nom un patronyme français « Hautval ». Il élève ses filles et fils dans une forme de protestantisme d’où l’antisémitisme était exclu. Les valeurs antiracistes et antifascistes qu’il a transmises à ses enfants expliquent aussi la sensibilité et les refus de sa fille Adélaïde, confrontée à la persécution des Juifs, à l’été 42.

En 1910 la famille s'installe à Guebwiller. Adélaïde fait ses études dans cette ville dans une école alors allemande. Elle fait médecine  à Strasbourg où elle obtient son doctorat en 1933.

Elle fonde et s'occupe avec son frère Philippe Emmanuel Hautval, d'une maison pour enfants en difficultés "Les Hirondelles" jusqu'en 1936.    

Elle part travailler ensuite en Suisse à Küsnacht jusqu'en 1939. Elle garde toujours des contacts avec la faculté de Strasbourg.

Dans cette même année 1939, une bonne partie de la population Alsacienne est  évacuée. Adélaïde se retrouve en Dordogne puis à Lannemezan  dans les Hautes-Pyrénnées. A partir de décembre 1941 elle est médecin psychiatre à l'hôpital psychiatrique de la ville.

Le 21 février 1942, sa maman décède à Guebwiller. Elle sollicite un congé pour deuil de famille. C’est à son retour que sa valise se perd : enregistré le 8 mai à Paris, le bagage n’arrive pas à Limoges. Le croyant bloqué à Vierzon, Haïdi franchit la ligne de démarcation le 29 mai sans laissez-passer. Et se fait arrêter par la Feldgendarmerie…

Au moment de son arrestation elle a eu une altercation avec deux Allemands qui ont « maltraité la France en paroles. » Elle est alors emprisonnée pour cinq semaines.

Elle est interrogée à Vierzon dans le bureau des  services de police de la gare par des membres du SD (service de sécurité de la SS) et de la Feldgendarmerie. Des membres de la police française étaient présents. Suite à son attitude elle est envoyée à Bourges à la prison du Bordiot.  Elle se trouve avec des juifs, pris dans des rafles ou sur la ligne de démarcation. Elle proteste en allemand contre la manière dont on les traite. «Très bien disent les allemands. Puisque vous défendez les juifs, vous partagerez leur sort ».

En prison elle partage sa cellule avec une femme portant l’étoile jaune. Par solidarité, elle s’en confectionne une en papier. La Gestapo lui remet alors un bandeau « Amie des Juifs », à coudre sur son vêtement.

C’est ainsi qu’a débuté le voyage en enfer de la psychiatre alsacienne.

Elle rejoint le camp d'internement de Pithiviers le 15 juillet 1942 .  Le lendemain sont amenés les « raflés » du Vel’d’Hiv. Déjà, elle agit en médecin face à l’horreur : elle examine, soigne, isole les contagieux.. Les allemands lui épinglent une étoile jaune sur la poitrine avec en dessous le bandeau « Amie des Juifs ».

Le bandeau  que les amies des juifs devaient porter

De Pithiviers, Adélaïde est emmenée au camp de Beaune-la-Rolande. Même sorte de camp peuplé de juifs. Tous les jours il y a des départs. On ne sait pas encore que c'est vers Auschwitz et ses chambres à gaz.

En novembre 1942 elle est emmenée  à la prison d'Orléans. On lui retire l'étoile jaune et le bandeau. Elle est transférée ensuite au fort de Romainville où elle arrive 17 novembre 1942.

Elle est déportée le 24 janvier 1943 au camp d'Auschwitz dans un groupe de  230 femmes (convoi dit des "31000") .

Elle arrive à Birkenau le 27 janvier 1943. On lui tatoue le numéro 31 802. Elle n'est pas tout de suite reconnue comme médecin. Elle rentre au block 14 dans le cadre de la quarantaine d'arrivée. Elle  n'y reste que 4 ou 5 jours puis devient médecin au Revier. Elle est affectée au block 22 où sont soignées les détenues allemandes.  

En avril 1943 elle est affectée au block 10 du camp principal (Auschwitz). Dans ce block on y pratique des expériences telles que la stérilisation des femmes par injection de produits caustiques. Quand l'organe est brûlé par le produit on procède à son ablation. Un docteur SS Wirtz prétend aussi faire des recherches sur le cancer et sur les réactions d’agglutination.
Adélaïde Hautval refuse de pénétrer dans la salle d'opération, et d'aider les chirurgiens.

Le docteur SS Röder, chef du block 10 s'incline. Adélaïde donnera des soins aux opérées. Röder est un curieux personnage, sans doute heureux de ne plus être au front. Il dit : « Nous ne sommes pas responsables. Nous ne sommes que des instruments ».

Quand le docteur Röder quitte le block 10, son successeur ordonne au docteur Hautval de l'assister à la salle d'opération. Adélaïde refuse. Par punition elle est renvoyée à Birkenau parmi des détenues qu'elle ne connaît pas. Nous sommes en août 1943 toute la population a été renouvelée depuis avril. Environ 35 Françaises du convoi restées à Birkenau sont en quarantaine dans un block à part. Les autres sont à Raisko.

Elle aide tant qu’elle peut les femmes qu’on lui amène, par le biais de faux certificats, de faux traitements, de changements d’identité et de matricules… Elle refuse plusieurs fois de participer à des expériences médicales. Elle tient même tête à « l’ange de la mort », le Dr Mengele.

Elle dira : « Il est impossible que nous sortions vivantes du camp. Les Allemands ne permettront pas aux gens qui savent ce qui se passe ici de reprendre contact avec le monde extérieur; donc pour le peu de temps que nous avons encore à vivre, la seule chose qui nous reste à faire est de nous comporter en êtres humains ».

 

Le soir du 16 août 1943, Orli Wald la détenue chargée de l'administration du Revier, annonce à Adélaïde qu'elle a entendu dire que des exécutions auraient lieu le lendemain et qu'on viendrait  chercher le docteur Hautval. Orli lui demande de céder et de participer aux expériences. « Non » répond Adélaïde. Orli lui répond « ne t’occupe de rien ». Elle  lui donne des somnifères et lui désigne un lit au Revier. Quand elle se réveille le lendemain matin tout est en ordre. Orli ne donnera jamais d’explication mais Haïdi pense qu'on a donné un cadavre à la place du sien. D’après Haïdi, Orli communiste allemande, déportée à 19 ans, avait  déjà fait 9 ans de camp de concentration en 1943.

Mais il restait le tatouage sur le bras d'Adélaïde. Le médecin chargé d'examiner les exécutées, qui aimait bien le docteur Hautval, n'a pas été regardant. Elle avait travaillé avec ce médecin au block 10 alors que celui-ci faisait des expériences sur les cadavres avant de les donner aux croque-morts pour emmener les corps au crématoire.

Adélaïde sauvée, elle  redevient médecin au lieu de rejoindre les rescapées du convoi qui étaient alors en quarantaine. Pouvant franchir la porte,  Heidi  pouvait aller soigner les camarades. C'est ainsi qu'elle a pu soigner Pépée (Paulette Prunières) atteinte d'une pleurésie en septembre 1943.

En novembre 1943, Haïdi a attrapé à son tour le typhus . Elle est restée longtemps malade, et n'a pu reprendre son service qu'en février-mars 1944.

Le 2 août 1944, Adélaïde est  transférée à Ravensbrück avec les autres. Fin 1944, on l’a envoyée comme médecin au camp de Watenstedt (kommando extérieur du camp de Neungamme) qui était une usine de production de munitions.
Mais après trois semaines, l’administration de Ravensbrück s’est aperçue qu’elle était "NN" et qu’elle ne devait donc pas quitter Ravensbrück. On l’y a ramenée, le 2 septembre 1944. Elle est de nouveau médecin au Revier.

Le camp de Ravensbrück est libéré le 30 avril 1945. Adélaïde reste au camp avec Marie-Claude Vaillant Couturier pour soigner les malades intransportables. Elle travaille également avec le docteur Antonina Nikiforova, médecin de l’armée rouge déportée à Ravensbrück. Elle n’a été rapatriée que le 25 juin 1945, avec les derniers malades français.

Adélaïde dira à propos des camps : « La psychologie des camps de concentration ! Nul qui n'y a pas passé ne peut s'en représenter la sombre et inquiétante complexité. Un torrent qui charrie de la boue, des remous irrésistibles, des plantes qui essayent de se retenir mais qui sont entraînées malgré elles et ça et là, seulement quelques rochers fermes qui représentent la sécurité, le soutient ».

Après-guerre, elle devient médecin scolaire et s’installe dans la région parisienne, à Groslay (Val d'Oise). L'un de ses  plaisirs favoris reste le piano.

Elle a été décorée de la légion d'honneur en décembre 1945  pour son dévouement à ses camarades dans les camps d’Auschwitz et de Ravensbrück.

En 1946, elle jeta sur le papier plusieurs épisodes de ce qu'elle avait vécu, mêlés de courtes réflexions sur les drames profonds qui se posaient aux déportés pour maintenir le cap de " l'inviolabilité et de la primauté de la personne humaine". Elle ne toucha plus à ses notes pendant une bonne quarantaine d'années. Mais comme elle voyait la violence se réinstaller dans le monde, l'angoisse la poussa à trier ses papiers et à en dactylographier l'essentiel peu avant sa mort. Elle confia son manuscrit à ses camarades de camp qui, grâce au Dr Claire Ambroselli de l'INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale), purent les faire éditer une première fois aux Éditions Actes Sud en 1991.

Parce qu’elle ne faisait pas partie d’une organisation ou d’un réseau de résistance, Haïdi Hautval a eu beaucoup de peine à obtenir une carte de déporté résistante.

Ce fut fait le 3 décembre 1963.

La carte de déporté- résistant de Adélaïde Hautval

Le 9 mai 1964, elle témoigne au procès Léon Uris contre Wladislaw Dering. Uris est poursuivi en diffamation par un médecin polonais, Wladislaw Dering. Celui-ci se plaignait qu'Uris l'avait mentionné par son nom comme l'un des chirurgiens qui avaient commis des atrocités contre les prisonniers juifs à Auschwitz dans son livre Exodus.

Après le procès  Léon Uris, écrivain juif américain à succès, auteur des livres Exodus et Mila 18, envoya une  lettre  à Yohanan Beham, (membre du cabinet du Premier ministre israélien). C’est à la suite de cette démarche qu’Adélaïde Hautval fut reconnue Juste parmi les nations le 18 mai 1965 et invitée en avril-mai 1966 en Israël pour la cérémonie, de remise du diplôme et de la médaille des Justes parmi les nations ainsi que la plantation d’un arbre dans l’allée des Justes à Yad Vashem. Elle était présente également pour la journée dite  "Yom Hashoah", la journée israélienne à la mémoire des victimes et des héros de la Shoah.

La plaque au pied de l'arbre  Adélaïde Hautval dans le jardin des Justes à Yad Vashem

 

Médaille des Justes d'Adélaïde Hautval

Adélaïde est un des rares médecins à avoir dénoncé la survie des pratiques eugéniques et de l’idéologie du surhomme nazi dans la médecine contemporaine.

Qui, mieux qu’un médecin engagé contre les expérimentations médicales nazies, pouvait mesurer la résurgence de cette idéologie et alerter sur les dérives d’une médecine devenue toute puissante, qui ne se réfère plus au serment d’Hippocrate ?

L’analyse qu’Adélaïde Hautval fait du nazisme dans les dernières pages de son livre de témoignage : « Le national-socialisme n’est pas né d’une génération spontanée. Il est né d’une synthèse diabolique, systématisée, hypnotisante et codifiée, pêchée dans les eaux troubles de la pensée humaine, présentes en chacun de nous. Il a su exploiter au maximum toutes les xénophobies, la force des idées reçues, acceptées comme vraies parce que tout un milieu les partage. Il est difficile de résister à une intoxication quotidienne de slogans, surtout quand ils sont assénés par le pouvoir en place, l’autorité suprême. Bien des gens de bonne foi s’y sont laissés prendre et bien d’autres tomberont encore dans le piège ».

Se découvrant des signes de la maladie de Parkinson, elle met fin à ses jours le 12 octobre 1988.

Les hommages à Adélaïde Hautval

- La commune du Hohwald a érigé en 1991 une fontaine sur laquelle est inscrite sa devise : « Pense et agis selon les eaux claires de ton être ».

- Une rue de Strasbourg  porte son nom depuis 1993.

- La ville de Bourges nomme une rue Docteur Adélaïde-Hautval.

- Une rue Adélaïde Hautval existe à Blaye (Gironde).

- À Groslay, où elle vécut après la guerre, une plaque est apposée sur le mur de sa maison en novembre 1994.

- À  Guebviller,  le « Cercle Adélaïde Hautval » a été créé en 2006.

- Une plaque commémorative a été apposée en gare de Rothau (là où est passé le convoi du 24 janvier 1943)  le 11 juin 2006.

- Le 13 mai 2015 , le directeur général des Hôpitaux de Paris, Martin Hirsch,  annonce à l'AFP que l'hôpital de Villiers-le-Bel  porte désormais le nom d'Adélaïde Hautval en remplacement de son ancien nom de Charles Richet, médecin aux thèses racistes.

- Une exposition lui est consacrée par le Cercil (Centre d'étude et de recherche sur les camps d'internement du Loiret et de la déportation juive) à Orléans  en mars 2018

Voir le reportage de FR3 sur cette exposition

Une de ses maximes préférées était : « Pense et agis selon les eaux claires de ton être. »

Bibliographie de Adélaïde Hautval

- Hautval Adélaïde, Médecine et crimes contre l’humanité, Témoignage manuscrit "Déportation" écrit en 1946, revu par l'auteur en 1987. Présentation et postface d'Anise Postel-Vinay, Editions Actes Sud, Paris, 1991

Réédition du livre de 1991  aux éditions du Félin 2006

- Adélaïde Hautval par Georges Hauptmann- Génia Goldgicht-Obœuf et Anise Postel-Vinay, témoins.

- Rester Humain par Adélaïde Hautval Préface de Patrick Cabanel, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études.

Sources :  

- Charlotte Delbo - Le convoi du 24 janvier 1943                              

 - Mémoire vive.org                                                                             

 - Fondation pour la Mémoire de la Déportation

 

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